La neutralité suisse, un moyen et non une fin en soi

CWagon La Charité.jpeg'est fou les commentaires que l'on peut lire sur la neutralité suisse ces derniers jours dans le contexte de l'affaire Crypto AG. Beaucoup jouent les vierges effarouchées. Faut-il rappeler que la neutralité de notre pays est depuis longtemps un moyen et non une fin en soi ? Je cite ici le politologue Alois Riklin dans le Dictionnaire historique de la Suisse : "La neutralité a aidé à assurer l'existence de la Confédération, qui en a fait une maxime de sa politique étrangère, et à maintenir le pays à l'écart des conflits armés. C'est pourquoi elle est devenue pour de nombreux Suisses un signe de l'identité nationale. A l'étranger, elle a été jugée diversement: les uns l'ont saluée comme une contribution à la paix, d'autres y ont vu de l'hypocrisie, une forme de tricherie et l'appât du gain. Du point de vue helvétique, elle a paru représenter plutôt la politique légitime d'un petit pays face aux grandes puissances et une manière intelligente de défendre ses intérêts, le froid calcul en ce domaine étant parfois assoupli par l'idée d'une mission humanitaire de la Suisse". Un exemple parmi d'autres  : Au cours des premières semaines de la Seconde Guerre mondiale, l'état-major général suisse a veillé a rassurer les belligérants sur le fait que la Suisse entendait faire respecter sa neutralité et que les dispositions militaires qu'elle prenait l'étaient dans ce seul but. Des contacts eurent lieu notamment au niveau des attachés militaires accrédités à Berne mais pas seulement. Ils étaient aussi facilités du fait que plusieurs officiers suisses de haut rang avaient suivi soit l'enseignement de l'Ecole Supérieure de Guerre à Paris soit celui de la deutsche Kriegsakademie de Berlin. Les réseaux tissés avant la guerre tant à Paris qu'à Berlin pouvaient s'avérer précieux. C'est dans cet état d'esprit que, conscient de l'état réel de ses forces, le général Henri Guisan chargea à la fin du mois de septembre 1939 le major Bernard Barbey, journaliste, écrivain bien connu qui habitait à Paris avant la mobilisation de guerre d'une mission particulière. Il le pria de prendre contact sous prétexte de ses affaires civiles à Paris avec l'état-major français et d'y avoir des discussions informelles avec l'état-major français. Il s'agissait pour le commandant en chef de l'armée suisse d'examiner l'hypothèse de la conclusion d'un accord militaire secret dans le cas où une attaque allemande contre la Suisse interviendrait. Toutefois, l'offensive allemande de 1940 et la défaite de la France réduisent à néant ces efforts et la situation allait devenir très inconfortable politiquement parlant pour la Suisse au moment où les troupes allemandes découvrirent presque par hasard le 16 juin 1940 à Dijon et à La Charité-sur-Loire de wagons de chemin de fer contenant les archives du ministère des affaires étrangères et du haut commandement français. Ces wagons d'un train qui aurait dû rejoindre Vichy contenaient notamment les documents relatifs aux discussions militaires secrètes conduites à l'initiative du Général Guisan entre la Suisse et la France à l'insu du gouvernement suisse ... A posteriori, une fois la guerre terminée, nombreux sont ceux qui se sont servis de cet exemple pour illustrer la volonté de défense de la Suisse. Et ils ont eu raison.

Claude Bonard 

Sources et références :
Rings Werner, la Suisse et la guerre 1933-1945, la menace, l'ébranlement et l'affirmation d'un petit Etat, Lausanne, Ex Libris, 1975, pp.224-225.

Lire  : Georg Kreis, Auf den Spuren von La Charité – die schweizerische Armeeführung im Spannungsfeld des deutsch-französischen Gegensatzes 1936-1941, Basel und Stuttgart, 1976, Verlag Helbing & Lichtenhahn, 234 p.

Bonard Claude, Les documents du GQG français et la Suisse. La Charité-sur-Loire 1940, Paris, Revue Historique de l'Armée 29, 1973, Nr.3, 85-98.

 

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