• Restauration : « la souveraineté du peuple est une chose détestable »

    Genève commémore chaque 31 décembre l'anniversaire de la Restauration de la République. Cet épisode de notre histoire signifie  le retour au pouvoir des perruques poudrées qui n'imaginaient alors pas autre chose que le retour à l’ordre ancien ayant prévalu avant la révolution genevoise de décembre 1792, celui des patriciens. Joseph Des Arts, chef de file et instigateur de la première Commission de Gouvernement Perruque des Arts.jpeg secrète du 24 décembre 1813, avec Ami Lullin et Abraham-Auguste Saladin de Budé n’écrivait-t-il pas 18 ans plus tôt, en 1795 que « les hommes naissent et demeurent inégaux en droit » ou encore que « la souveraineté du peuple est une chose détestable ». Une fois la Restauration accomplie, Genève se dote d’une nouvelle constitution adoptée le 24 août 1814. La nouvelle charte fondamentale de la jeune République écarte la majeure partie des Genevois de toute participation à la vie publique. Témoin avisé de cette époque, l’avocat et écrivain Amédée Pierre Jules Pictet de Sergy – qui n’était pourtant pas un révolutionnaire - écrira en 1869, soit 55 ans après les événements que « la constitution de 1814 était   un travail improvisé dans de mauvaises conditions d’étude et de réflexions, et qu’elle a vécu ce que vivent les constitutions ». Et d’ajouter cette phrase superbe : … « Elle est descendue dans le gouffre qui engloutit les œuvres usées et vaincues. Nous sommes loin de songer à l’en exhumer. » Avouez que comme exécution, on ne fait pas mieux ! Dès lors, la mèche de la bombe qui provoquera le réveil démocratique de 1841 est allumée. Une nouvelle constitution verra le jour en 1842, suivie quatre ans plus tard, de la révolution radicale de 1846 qui marque la naissance de la Genève moderne.

     

    Claude Bonard

  • Restauration - histoire d'une proclamation faussement datée ...

    Aujourd'hui, je vais vous narrer l'histoire de la première Genferei de l'histoire de l'indépendance retrouvée de la République ! Son Excellence le comte Ferdinand von Bubna und Littitz et les troupes autrichiennes entrent dans la cité de Genève vers 13h30 le 30 décembre 1813. Toutes celles et ceux qui se pressent sur l'esplanade de la Treille  ( cette année Cour Saint-Pierre) le 30 décembre au soir afin d'assister à la belle cérémonie organisée par la Société Militaire de Genève connaissent le texte de cette proclamation datée du 31 décembre 1813 rédigée dans le style ampoulé et obséquieux du temps par les nouveaux et autoproclamé “Magnifiques et Très-Honorés Seigneurs Syndics et Conseil de la Ville et République de Genève”. Pourtant, cette proclamation ne sera finalement lue en divers points de la ville que le 1er janvier 1814 et non le 31 décembre 1813 ! En effet, von Bubna exigea d'avoir un droit de regard sur le texte de la proclamation dont la lecture était destinée à informer la population de la restauration de la République. Un témoin du temps, Amédée Jules Pictet de Sergy , avocat appelé à devenir membre du Conseil Représentatif, a décrit ces péripéties dans un ouvrage publié en 1869: "... la journée tout entière s'est écoulée à discuter, corriger, imprimer, réimprimer, et rien ne s'était trouvé prêt avant la nuit. On dut renvoyer la publication au lendemain, mais on oublia d'en changer la date primitive."

    Ainsi s'écrivit l'Histoire !Restauration Proclamation.jpg

     

    Claude Bonard

  • Geneva Talks 2008 sur le programme Nucléaire iranien : les nappes du Père Glôzu servent de tapis de prière à la délégation iranienne


    Au cours de l'été 2008, un coup de tonnerre diplomatique vient secouer l'agréable torpeur d'un mois de juillet ensoleillé et fleurant bon les vacances. Le jeudi 17 juillet, l’Union européenne et l’Iran demandent à la Suisse d’organiser une rencontre entre le Haut Représentant de l’UE, M. Javier Solana, et le négociateur iranien en charge du dossier nucléaire, M. Saïd Jalili. Les autorités fédérales décident que la rencontre aura lieu le samedi 19 juillet et c'est Madame la Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey en personne qui téléphone à la Chancellerie pour annoncer la nouvelle, en soulignant au passage que cette rencontre aurait lieu à la salle de l'Alabama de l'Hôtel de Ville. Je vous laisse imaginer le tremblement de terre qu'induisit en Chancellerie l'annonce de la nouvelle en pleine période d'effectifs restreints vu les vacances estivales. Toute l'opération reposa sur quelques personnes dirigée par  le Chancelier  Robert Hensler. Cette petite “Task Force” travailla nuit et jour de sorte qu'à l'heure H le jour J, soit le samedi 19 juillet les discussions diplomatiques puissent s'ouvrir. Nous pensions avoir pensé à tout... mais non.... soudainement, après le lunch de midi dans les salons de la Fondation Zoubov, peu avant la reprise des discussions, un haut fonctionnaire de la Confédération vint nous informer que la délégation iranienne désirait se retirer dans la salle mise à sa disposition mais qu'il y avait un problème. La salle ne disposait pas de tapis de prière ! Nous ne disposions que de quelques secondes pour trouver une solution et c'est une nouvelle fois Jean-Yves Glauser, dit  le père Glôzu tenancier du Restaurant de l'Hôtel de Ville qui vint à notre secours et mit à notre disposition le nombre adéquat de nappes provenant de son restaurant, manifestement à la satisfaction des diplomates iraniens. Après la prière, les discussions purent reprendre sereinement. Le ballet des limousines mit un terme à la journée. Peu à peu, l'Hôtel de Ville retrouva un peu de calme. Avec une pensée pour le Père Glôzu qui vient de nous quitter.

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  • Décembre 1813 à juin 1815, Genève nourrit les « Estomacs d'Autriche »

    Dans son ouvrage publié en 1911 intitulé « 1814 - roman historique genevois » Théodore Aubert nous brosse le portrait savoureux de madame Rosine, l'épouse de Narcisse, le tenancier de l'hôtellerie du Lion d'Or à Nyon dont le désespoir est perceptible après le passage de la soldatesque autrichienne en marche sur Genève  : « Ces affamés, ces assoiffés payaient avec de jurons, accaparaient tout ce qui pouvait être englouti et saccageaient la salle à boire en poussant des hurlements incompréhensibles. Ces soudards m'ont ruinée ! Glapissait-elle après le départ des soudards ! » Un autre auteur genevois, Louis Dumur, à la plume facétieuse publia un roman en 1913 sous forme d'un feuilleton au titre évocateur “Un estomac d'Autriche” qui évoque aussi Genève au moment de l'arrivée des régiments “libérateurs” du comte Ferdinand von Bubna et Littitz. Un ouvrage judicieusement réédité chez Infolio en 2014.

    Avec l'arrivée des Autrichiens, d'énormes quantités de vivres, de boissons et de fourrages sont réquisitionnés jour après jour pour ravitailler les hommes et les chevaux. Un casse-tête pour la population genevoise. Les gens de Piogre effarés affublèrent les Autrichiens du sobriquet d' “Estomacs d'Autriche” . Et il y avait de quoi lorsque l'on découvre la liste des troupes ayant passé par Genève et qui y ont pris leurs quartiers. Des milliers de bouches à nourrir alors que la situation du ravitaillement laissait à désirer : du 30 décembre au 30 janvier 1814, les régiments Reuss Greitz, Wenzel Kaunitz, Vogelsang, Wenzel Colloredo Albert Gyulay, séjournèrent à Genève. Puis du 1er février 1814 au 27 mars 1814 ce fut le tour des régiments Archiduc Charles, Hohenlohe - Bartenstein, Chasteler, Bianchi. Ils furent suivis du 28 mars au 31 décembre 1814 par les régiments Kaiser Franz, Zach, Freihlich, Prince de Ligne, Simbschen, Josef Colloredo,  Enfin, du 1er janvier 1815 au 30 juin 1815, les régiments Archiduc Ludwig et Lusignan prirent leurs quartiers à GenèveRestauration Autriche.jpgExcusez du peu ! On comprend mieux pourquoi c'est avec un soulagement non dissimulé que Madame Rosine à Nyon et les Genevois ensuite ont vu partir ces encombrants “Estomacs d'Autriche” .

     

    Claude Bonard

     

    Sources : David Foldi in : Le Brécaillon, Bulletin de l'Association du Musée Militaire Genevois, No 9, février 1988, pp. 34-40.

  • Vivre ensemble, un slogan creux ?

    Proclamer   le « vivre ensemble »... un slogan à la mode et presque lassant qui revient sans cesse dans les discours politiques ... Est-ce une formule creuse que l'on utilise au même titre que jadis, le  fou du roi brandissait  son hochet ? Peut-on appliquer cette maxime à notre quotidien ? En cette période de fêtes, je vous propose quelques pistes concernant notre chère Genève. Une utopie ? À vous de juger... vivre ensemble alors que Noël pointe son nez, c’est veiller à préserver et consolider le pacte social qui nous unit fondé sur des valeurs qui ont pour nom : solidarité – justice sociale, intégration et respect mutuel. Ces notions ne sont pas nouvelles. Jean-Jacques Rousseau en avait fait, il y a bien longtemps, le cœur de sa philosophie politique dans son Contrat Social. Vivre ensemble, c'est quitter le mode du " je t’aime moi non plus " et celui de la "mésentente cordiale", deux attitudes qui caractérisent en permanence les rapports qu’entretiennent les Genevois avec  leurs autorités cantonales et municipales. Deux postures de défiance qui sapent les énergies, minent la vie politique locale et engluent notre canton dans ses Genfereien qui étonnent et crispent nos amis Confédérés. Vivre ensemble, c’est aussi, à l'heure du Léman Express, vivre en bonne intelligence avec notre arrière-pays. C'est avec nos voisins d'Annemasse, de Saint-Julien et de Gex pour ne citer qu'eux, que depuis les temps les plus reculés. nous partageons le même espace géographique et en partie la même histoire. Jean-Jacques Rousseau toujours, écrivait le 20 janvier 1763 au Maréchal de Luxembourg au sujet de la Suisse – je cite : qu’elle était un "mélange bizarre, ... spectacle unique en son genre, mais fait seulement pour des yeux qui sachent voir".   Alors à Genève aussi, alors que les fêtes de fin d'année approchent, ayons " des yeux qui sachent voir". C'est tout le bonheur que je vous souhaite au seuil de la nouvelle année !

     

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