• Genève et son arrière-pays, une histoire mouvementée avec ou sans virus

    Un fidèle lecteur m'écrit : « La région genevoise est chamboulée par cette crise sans précédent depuis l'époque de la peste envoyée par les Marseillais dont je suis ! Genève est coupé de son arrière-pays, sauf heureusement pour le personnel hospitalier. Nous constatons qu’une grande partie de notre entourage est composé de gens qui ont des attaches de part et d’autre de la frontière. La situation issue de la pandémie qui chamboule nos habitudes de vie dans le bassin genevois est-elle unique » ? Que non point. Cette situation s'est produite à plusieurs reprise dans notre région si l'on fait abstraction du tracé actuel des frontières genevoises. Ainsi que l'ont relevé Mmes C. Santschi, S. Coram-Mekkey et M. Meylan dans leur bel ouvrage publié par les Archives d'Etat en 2007 consacré aux pouvoirs partagés en Genevois entre 1220 et 1774, « les terres du prieuré Saint-Victor et celles du Chapitre de la cathédrale de Genève, ces quelque cinquante villages répartis dans le Genevois, le Pays de Gex et le Pays de Vaud ont fait l'objet d'âpres luttes politiques, juridiques et économiques entre Genève, Berne, le duc de Savoie et le roi de France». La consultation des cartes qui illustrent les découpages territoriaux des siècles qui précèdent la Réforme nous montrent  aussi un enchevêtrement de territoires dont les conséquence sur la vie quotidienne des populations est difficilement imaginable aujourd'hui. Plus tard, depuis leurs châteaux de Bonne, de Jussy et de Peney, les partisans du duc de Savoie lancèrent constamment des raids et  causèrent de grands dommages aux paysans. Les « Peneysans » firent aussi le blocus de Genève. Il fallut l’aide des Bernois en 1536 pour  débloquer la cité et à prendre le château de Peney qui sera pillé et détruit. Au gré des aléas politiques du moment, le destin des familles pouvait basculer d'un côté ou de l'autre d'une frontière mouvante. MM. Paul Guichonnet et Walter Zurbuchen ont illustré  dans leurs travaux les rivalités territoriales entre voisins et alliés, les Bernois occupant jusqu'en 1567 les possessions savoyardes qui entourent Genève ainsi que le Pays de Gex, les balliages de Ternier et Gaillard, le Chablais jusqu'à la Dranse. Que dire aussi de la guerre oubliée de 1589 à 1593 qui mit aux prises la France, la Savoie Genève et Berne, une guerre d'usure  pour les belligérants, déclenchée suite à un nouveau et très rude blocus économique de Genève par la Savoie. Rebelote au moment de l'Escalade, les gens de la campagne ayant compté au nombre des premières victimes économiques des événements puisqu’en raison du blocus imposé par les troupes ducales en décembre 1602, les paysans de toute la région ne pouvaient plus écouler leurs produits à Genève. Une Genève qui comptait alors environ 13'000 habitants. Quelques siècles plus tard, d'autres problèmes surgiront suite au découpage artificiel des frontières genevoises issus des congrès de Paris, Vienne et Turin à l'issue de la chute de l'Empire de Napoléon 1er. Genève sera depuis lors durablement coupée de son arrière-pays et le bricolage politico-diplomatique aboutissant au mécanisme des zones franches ne sera qu'un pis-aller, qui plus est générateur de tensions répétées entre la France et la Suisse en 1860 puis entre 1919 et 1933. L'histoire est un perpétuel recommencement, avec ou sans virus.

    Blog Paysans blocus.jpgClaude Bonard

     

  • Jean de Watteville, du sabre au goupillon

    Le 18 avril 1610, Jean de Watteville qui a quitté le métier des armes suite à une grave blessure à la jWatteville.jpgambe pour entrer dans l'ordre cistercien et devenir Abbé, est sacré évêque à Arbois. Malgré la Réforme et pour narguer Berne, le duc Charles-Emmanuel 1er de Savoie continuait alors d'user du droit qu'il prétendait avoir et nomma Jean de Watteville évêque de Lausanne. Jean fut reçu triomphalement à Fribourg en mars 1613. Le nouvel évêque appartenait à la branche franc-comtoise, catholique, de la famille de Watteville. Mais quelle était donc l'origine de la blessure du prélat ? Plusieurs témoignages concordent pour dire que Jean de Watteville ayant pour lieutenant Philippe d'Andelot, chevalier de l'Ordre de Malte, fut en décembre 1602 le commandant de l'une des quatre compagnies de « cuirasses » savoyardes étant parties de Bonne avec d'Albigny, pour escalader les murailles de Genève. Lors des combats d'arrière-garde qui firent rage près de la Porte-Neuve alors que les Savoyards battaient en retraite après le coup de couleuvrine tirés depuis le bastion de l'Oye, plusieurs officiers de Savoie tentent de résister l'arme à la main. C'est là qu'il fut blessé avant d'être contraint de sauter du haut du rempart. C'est à l'issue de cette chute vertigineuse qu'il se serait brisé une jambe.

    La strophe 57 du Cé qu'è lainô” rappelle la mésaventure du malheureux capitaine :

    “I iriron bin onna tata épovanta
    “Que la Joanesse avoi tota la banda,
    “Vattevillé, poi après Dandelo,
    “Fouyivon to queman fou lou levro”

    Claude Bonard

     

     

  • Genève, une histoire de galères !

    Pour vous changer du Covid-19 et puisqu'il est vivement recommandé de rester chez soi plutôt que d'aller flâner au bord du lac, je vais vous parler aujourd'hui des batailles navales qui se sont déroulées sur les flots de notre beau  lac de Genève. Nous avions d'ailleurs à Genève un Amiral de la flotte ! Non pas celle du Jet d'eau, mais des galères ! en la personne de Noble Gallatin, Conseiller, élu amiral en 1616, avec la charge de Surintendant des Galères.  Aujourd'hui, je verrais bien le magistrat cantonal en charge de la navigation porter à nouveau le titre d'Amiral de la flotte et surintendant des galères. Ce serait très classe ne trouvez-vous pas ?

    Le vaisseau amiral genevois comptait en 1672 9 bancs à 18 rames ainsi que 10 pièces de canon et 98 hommes au total. Du XIIIe au XVIIIe siècles, trois forces navales sont présentes sur le lac : la Maison de Savoie, qui possède trois quarts des terres lémaniques, la cité épiscopale de Genève et Berne alliée des Genevois dans sa lutte contre la première. Le port de Villeneuve abrite la flotte savoyarde composée de bâtiments conçus par des spécialistes génois. Durant le XIIIe siècle, l'activité des galères lémaniques est très intense  et on s'affronte lors d'escarmouches navales sur notre beau lac. Ce fut le cas en 1294, lors du siège et prise de Nyon qui appartenait au Sire de Prangins, rebelle à l'autorité de la Savoie puis de 1303 à 1305, à l'occasion de la guerre dite des châteaux avec la Maison de Savoie, qui étend son territoire au détriment de Genève et de ses alliés (Dauphiné, Faucigny et Gex). Les navires savoyards sont alors opposés aux galères de la cité épiscopale de Genève lors d'affrontements navals. Une nouvelles bataille navale a lieu en en 1334 avec la prise de la forteresse de Corbières, en face du village d'Epeisses en aval sur le Rhône.

    En 1536, on assiste aussi à divers affrontements lacustres lorsque Genève et ses alliés bernois prennent le château de Chillon. Ils libèrent Bonivard pendant que les galères du duc de Savoie s'enfuient de l'autre côté du lac pour se mettre à l'abri. Berne fait construire des galères à Genève ainsi que de petits vaisseaux, les galiotes et les brigantins. Les galères bernoises ne sont pas du type méditerranéen mais s'inspirent de celles du lac de Constance. Leur modèle est amélioré par un constructeur hollandais. Les plus connues sont “Le Petit Ours” et “Le Grand Ours” dont la construction est achevée en 1672. Pourtant, en 1687, les deux navires sont considérés comme perdus au grand désespoir de LL.EE. De Berne. En ce qui concerne les galères genevoises, les charpentiers travaillent selon les traditions méditerranéennes. L'année 1720 marque la fin des galères à Genève. Progressivement transformée par les mariniers et les charpentiers, la galère lémanique est adaptée au transport de marchandises et devient la barque lémanique dont la Neptune est aujourd'hui un magnifique exemple. De 1840 à 1914, ce sera l'âge d'or des barques lémaniques. Au XIXe siècle, les chantiers navals de St-Gingolph et de Locum lui donneront sa forme classique qui subira peu de transformations.

     

    Galère Léman.jpgClaude Bonard

    Sources : E. Fatio, Genève à travers les siècles.

    La Genève sur l'eau”, Monuments d'art et d'histoire du canton de Genève publié chez Wiese SA à Bâle, avec l'appui logistique et financier du DTPE de MM. Christian Grobet puis Philippe Joye. Textes rédigés par Philippe Broillet, Isabelle Brunier, Mathieu de la Corbière et Charles Bonnet.

    Site internet : https://lagalere.ch/