D'histoire en histoires - Page 4

  • Il y a cent ans, La Suisse ouvrait une ambassade en Pologne

    Ce 15 mai 2021 marque symboliquement  le centenaire de la première ambassade de Suisse ouverte en Pologne deux ans après l'établissement des relations diplomatiques entre les deux pays. En 1921, le premier ambassadeur de Suisse  à Varsovie fut  S.E. Hans Pfyffer von Althishofen.  Ce soir, une  "nuit des musées"  en format réduit marque  le début de l'allègement des mesures anti-Covid à Varsovie et le renouveau des activités culturelles. L'occasion pour le public de découvrir le palais Rau construit entre 1865 et 1868. Depuis 1950, ce lieu abrite à la fois les services de notre ambassade et la résidence de l'Ambassadeur. Cet anniversaire  me permet aussi de rappeler que la  Suisse a aussi "donné" à la Pologne deux présidents de la République. Le premier, Gabriel Narutowicz, scientifique d'origine polonaise, citoyen d'Untereggen et de Zurich, professeur à l'Ecole Polytechnique de Zurich fut assassiné le 16 décembre 1922, cinq jours après sa prestation de serment en inaugurant une exposition à  Varsovie. Le second fut Ignacy Moscicki arrivé en Suisse après avoir été recherché par la police secrète russe en raison de ses activités syndicalistes clandestines. Chimiste reconnu, il occupa un poste d'assistant à l'université de Fribourg. Il devint citoyen de ce canton et de la commune de Chandon dans la Broye. On lui doit notamment la création de  la Société des condensateurs de Fribourg. Bien des années plus tard, le 4 juin 1926, le maréchal Pilsudski après son coup d'Etat militaire du 12 mai 1926 choisit d'installer son ancien compagnon de lutte à la présidence de la jeune république polonaise tandis que lui se réserva le portefeuille de la défense. En 1939, après près la chute de la Pologne sous les assauts conjugués de ses deux puissants voisins, le président Moscicki prit le chemin de la Roumanie, pays allié, mais où il se retrouva  interné. Revenu  en Suisse avec l'assentiment des autorités fédérales vu qu'il était citoyen suisse il s'installa à Genève puis à Versoix où il décéda le 2 octobre 1946. Son épouse lui survivra à Versoix pendant de longues années. Ignacy Moscicki fut officiellement oublié en Pologne pendant 20 ans. Pourtant après les premières élections présidentielles libres de 1992, les dépouilles mortelles du président Moscicki et de son épouse quittèrent la Suisse pour Varsovie le 10 septembre 1993 à l’issue d’une exhumation doublée d'une cérémonie officielle au cimetière de Versoix.
     
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    Claude Bonard

  • 13 mai 1958 Alger, une deuxième "Journée des Dupes"

    13 mai 1958 Alger, une nouvelle "Journée des Dupes"
     
    Le terme de "Journée des Dupes" fait référence en France à ce fameux 10 novembre 1630 qui vit la reine-mère Marie de Médicis demander à son fils le roi Louis XIII de chasser Richelieu. Une journée qui se termina par la victoire de Richelieu qui arriva à convaincre le roi de le garder et qui vit  Louis XIII exiler la reine-mère !
     
    Pourtant, je vois dans l'histoire de notre voisin  d'outre-Jura une autre journée que l'on pourrait affubler du vocable de "Journée des dupes". Une journée qui n'a pas eu Paris pour théâtre mais Alger, le 13 mai 1958. En France, les ministères sont renversés les uns après les autres et l'on passe de M. Bourgès-Maunoury à M. Gaillard et enfin à M. Pfimlin. Le premier tient 3 mois, le second 5 mois et le troisième 15 jours ! A Alger, les partisans de l'Algérie française font feu de tout bois et déclenchent une insurrection. Le général Massu crée un Comité de Salut public, mouvement rejoint par le général Salan. L'armée  voit en le général de Gaulle le seul à même de restaurer les institutions et aussi de sauver l'Algérie française. A Paris, après quelques négociations et hésitations, le président de la République René Coty demande officiellement au général de Gaulle de quitter sa retraite de Colombey et de prendre la tête du gouvernement. De Gaulle revient aux affaires, il a le champ libre et la Constitution de la Ve République est taillée à sa mesure. Les Français d'Algérie exultent lorsqu'en visite à Alger, de Gaulle prononcera un peu plus tard devant une foule en liesse son fameux " Je vous ai compris" ... ils sont persuadés que l'Algérie française est sauvée. Pourtant, insensiblement,  le vent tourne, Le général  de Gaulle évoque "l'autodétermination" de l'Algérie dont l'idée de l'indépendance fait ensuite son chemin. Les militaires, Salan et Massu en tête se sentent floués alors que l'armée est en train, militairement de gagner la guerre sur le terrain. Massu est muté en Allemagne alors que Salan sera l'un des quatre officiers du putsch des généraux d'avril 1961 qui sera un échec. Après des discussions secrètes au premier étage d'un hangar à l'entrée des Rousses dans le Jura, des pourparlers officiels sont conduits à Evian avec les représentants du Front de Libération Nationale, le FLN dont les délégués résident  en Suisse sur le territoire de la commune de Bellevue dans la propriété de Bois d' Avault pendant la durée des négociations. Le 5 juillet 1962, l'Algérie devient indépendante alors que l'OAS (Organisation Armée Secrète) dirigée par Salan entré dans la clandestinité met le territoire à feu et à sang. Les Harkis restés fidèles à la France subissent les pires sévices en Algérie et paieront leur fidélité de leur vie alors que les Français d'Algérie, les "pieds noirs" abandonnant leur terre et leurs biens, traversent la Méditerranée et débarquent en masse et sans ressources sur les quais du port de Marseille alors que la France n'avait pas imaginé un tel exode et ne sait que faire.
     
    Oui, vraiment, le 13 mai 1958 fut pour tous ces gens une "Journée des Dupes". Seul le général de Gaulle, à l'instar de Richelieu en 1630, a su tirer les marrons du feu et retourner la situation à son profit. Tous les deux, dans la perspective de poursuivre leur politique au profit de la grandeur de la France ont habilement manœuvré et ont gagné : Richelieu s'est débarrassé d'une Marie de Médicis devenue bien encombrante et a renforcé son influence sur l'hésitant Louis XIII. Quant à de Gaulle, il s'est débarrassé du "boulet algérien". L'indépendance de l'Algérie résulta de cette deuxième "Journée des Dupes".
     
    Claude Bonard 
     
    Photo Alger 13 mai.jpeg: lanouvellerepublique.fr (d.r.)
     

  • 1802 le dilemme schizophrénique des Polonais à Saint-Domingue

    L'émission Secrets d'Histoire de Stéphane Bern était consacrée hier soir à Toussaint Louverture, la grande figure des mouvements d'émancipation des Noirs à Saint-Domingue (Haïti). En 1802, la France envoya des troupes pour réprimer le soulèvement. Ce que l'on sait moins, c'est qu'au sein des troupes françaises, il y avait 3000 soldats polonais. Il s'agissait des anciennes Légions du général Dabrowski qui avaient combattu avec Bonaparte en Italie. Ces Polonais espéraient en servant la France que la République leur rendrait leur patrie partagée entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Après la fin de la campagne, les Polonais furent intégrés dans l'armée française. Ils furent envoyés à Saint-Domingue. On peut imaginer l'état d'esprit de ces hommes qui, dans leur pays, avaient combattu au nom de la liberté en 1794 l'envahisseur russe. Ils se retrouvaient dans le rôle d'une troupe répressive combattant les anciens esclaves luttant eux aussi pour leur liberté...  un dilemme schizophrénique ... Sur place, les Polonais dont le moral était de plus en plus chancelant eurent à faire face aux fièvres tropicales, aux embuscades. Ils manquèrent d'eau et de nourriture et furent rapidement décimés. A la fin de cette désastreuse campagne, ce fut la captivité qui les attendait. De rares survivants, chanceux, purent rejoindre la France. Profondément marqués et ébranlés leur confiance envers la France, ils reprirent pourtant le combat au sein de l'armée française contre les coalisés avec l'espoir chevillé au corps de combattre pour la liberté de la Pologne. Un espoir largement déçu, ce qui n'empêcha pas chez eux une admiration et une fidélité constamment renouvelée à l'égard de la personne de Bonaparte devenu Napoléon. Allez comprendre ...
     
    Claude Bonard Polonais à Saint-Domingue.jpeg
     
    Illustration, combat entre insurgés et soldats polonais à Saint-Domingue 1802, cliché monde-diplomatique.fr (d.r.)

  • François-Dominique Toussaint Louverture est mort à 114 km de Genève

    «Aigle et ogre, Alexandre et Néron, incarnation de la liberté autant que de la répression policière.»
     
    L'excellent Alain Rebetez depuis Paris, commente dans la Tribune de Genève de ce jour l'allocution du président de la République Emmanuel Macron lors de la cérémonie marquant le 200e anniversaire de la mort de Napoléon 1er. Je cite : "En une phrase, la polémique sur l’opportunité d’une cérémonie officielle est balayée, car il s’agit de «regarder notre histoire en face et en bloc». Sur l’abolition de l’esclavage, il constate «qu’en 1848, avec Victor Schœlcher, la IIe République a réparé cette faute, cette trahison de l’Esprit des Lumières» et qu’elle a «honoré au Panthéon ceux qui, comme Toussaint Louverture ou l’abbé Grégoire, portèrent alors le flambeau de l’universalisme». Peu de mots mais de poids, notamment en honorant Toussaint, héros de l’indépendance haïtienne mort dans une atroce captivité au fort de Joux décidée par Napoléon."
     
    François-Dominique Toussaint Louverture est décédé à 114 km de Genève le 7 avril 1803 au château de Joux à La Cluse-et-Mijoux dans le Jura français. Une fois la crise de la Covid-19 estompée, si vous avez envie de faire une excursion historique instructive, je vous suggère de vous rendre à La Cluse-et-Mijoux sur la route de Pontarlier. Arrêtez vous au majestueux Château de Joux et visitez ce lieu qui a vu passer tant de personnages de la grande et de la petite histoire dont Mirabeau ou encore le capitaine Joffre. Ayez aussi une pensée pour Toussaint Louverture, l'une des grandes figures des mouvements d'émancipation des Noirs à Haïti. Il avait ensuite servi la France mais avait reprit les armes suite à la décision du premier Consul Bonaparte prise le 20 mai 1802 de légaliser à nouveau l'esclavage afin de protéger les intérêts français dans les colonies. En pénétrant dans sa cellule glaciale, humide et sombre, le visiteur peine à imaginer ce que Toussait Louverture a enduré, lui l'homme du Cap-Haïtien, endroit baigné par le soleil et la lumière.
     
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  • Herrmann, Bonaparte et les fake news

    Sur le dessin du jour de l'excellent Herrmann dans la Tribune de Genève, on aperçoit le fameux tableau nous montrant Bonaparte franchissant le Grand- Saint-Bernard le 20 mai 1800. Une vraie Fake News puisque Bonaparte a franchi le col enneigé sur un mulet conduit par le guide Pierre Nicolas Dorsaz de Bourg-Saint-Pierre. Le peintre Paul Delaroche a d'ailleurs reproduit la scène avec talent.
     
    Pour revenir au tableau fort bien reproduit par Herrmann, il s'agit d'une toile monumentale peinte par Jacques-Louis David qui en a peint cinq versions différentes avec trois chevaux distincts.
     
    Claude Bonard
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    J'emprunte en partie ces informations à l'excellent ouvrage de Philippe Osché avec la collaboration de Frédéric Künzi intitulé "Les chevaux de Napoléon", Aosta 2002,/ Bassins, Philippe Osché copyright. Ce livre est à ma connaissance le seul ouvrage exclusivement consacré aux chevaux de Napoléon 1er qui se fonde exclusivement sur les sources. On y découvre l'histoire des 1730 chevaux homologués sur le registre du Grand Ecuyer entre 1800 et 1815.