D'histoire en histoires - Page 5

  • Jean-Jacques Rousseau et la Pologne

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    En Pologne, le 3 mai est jour de fête nationale.  Pourquoi ?
     
    Le 3 mai 1791, les réformateurs polonais font adopter par la Grande Diète une Constitution inspirée des principes libéraux de la Révolution française :
     
    Elle abroge le liberum veto : ce principe vieux de 150 ans permettait à tout participant à la Diète de faire annuler une loi et paralysait de ce fait la vie politique du pays. Elle déclare également la monarchie héréditaire et non plus élective. Elle accorde aussi des libertés communales aux villes et place les paysans sous la protection du roi. Les écrits politiques de Jean-Jacques Rousseau ont inspiré les auteurs du texte de même que le modèle de la Constituante française.
     
    Bien que n’étant jamais allé en Pologne, Rousseau avait identifié les problèmes qui minaient l’Etat polonais. S’agissant de la manière très particulière dont était composée la société polonaise, Rousseau mettait par exemple en évidence au chapitre VI de son essai  le fait que " la nation polonaise est composée de trois ordres : les nobles qui sont tout ; les bourgeois qui ne sont rien ; et les paysans, qui sont moins que rien". Tout était dit.
     
    L'ambassade de Suisse en Pologne avait judicieusement mis en avant les travaux de notre compatriote au moment des célébrations du 300e anniversaire de sa naissance. Au cours d'une soirée organisée dans le cadre des journées de la francophonie, avec le professeur Matthieu Gillabert de l'Université de Fribourg, j'avais eu l'honneur de présenter au "Muzeum Literatury" de Varsovie les "Considérations sur le gouvernement de Pologne" un écrit de Jean-Jacques Rousseau publié à titre posthume et réédité fort judicieusement en 2012  à Genève chez Slatkine.
     
    Claude Bonard
     

  • Lorsqu'un verbe raconte l'histoire et la géographie

     
    Je  vous propose de nous intéresser à  l'histoire d'un verbe tombé en désuétude et c'est bien dommage. Quel est donc ce verbe oublié ? il s'agit de RAGUSER :
     
    Je raguse, j'ai ragusé, j'eus ragusé, que je ragusasse, que j'eusse ragusé etc.
     
    Ce verbe nous fait voyager de Toulon à Paris et Fontainebleau en passant par la Croatie pour finalement arriver à Vienne. D'où vient le  terme raguser ? A la fin de la campagne de France en 1814, le 30 mars 1814, le maréchal Marmont (1774–1852), duc de Raguse livre Paris aux coalisés et ne rejoint pas Napoléon à Fontainebleau. Or Marmont, l'un des plus anciens compagnons d'armes de l'empereur depuis le siège de Toulon de 1793 avait été particulièrement choyé par Napoléon qui dira de lui à Sainte-Hélène : " Il était le plus médiocre des généraux; je l'ai soutenu, défendu contre tous parce que je lui croyais de l'honneur ... il a oublié qu'il doit tous ses honneurs au prestige de cette cocarde nationale qu'il foule aux pieds pour se parer du signe des traîtres qu'il a combattus pendant vingt-cinq ans ! ".
     
    Marmont était duc de Raguse (aujourd'hui Dubrovnik) et ayant trahi la confiance de l'empereur, on en tira le verbe raguser soit faire preuve d'ingratitude, trahir. Edmond Rostand, dans son drame en six actes "L'Aiglon" a immortalisé l'expression et l'écrivain Paul Adam en a fait de même :
     
    "MARMONTd’une voix sourdeMonseigneurj’ai gardé le silence

    LE DUC (L'AIGLON ):  Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez !

    MARMONTsaisissant une chaiseVous pouvez conjuguer ce verbe ; je m’assieds."

    — (Edmond Rostand, L’Aiglon, acte 2, scène 8.
     
    "Honte à ceux qui ragusent ici ! À bas les traîtres ! " — (Paul Adam, Le Temps et la vie : Au soleil de juillet (1829–1830).
     
    La trahison de Marmont entacha sa réputation jusqu'à la fin de sa vie dans les milieux bonapartistes et même au-delà. Le duc de Raguse servit les Bourbons jusqu'à la révolution de juillet 1830 puis fut contraint de s'exiler en Angleterre et en Autriche, ce qui explique sa présence à Vienne où il rencontra effectivement "l'Aiglon" devenu prince autrichien sous le nom de duc de Reichstadt.
     
    Voilà, vous savez tout, y compris où se situait l'ancienne République de Raguse et sa capitale appelée aujourd'hui Dubrovnik.
     
    Claude Bonard
     
    Source : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/biographies/marmont-auguste-frederic-louis-viesse-de-1774-1852-general/?fbclid=IwAR0zYpxJnw5MusSiuKbkqaNlbL_u3pn6w7dQdnipCxdENs_A0FwPZ5rZA4w
     
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  • L'impératrice Zita, le château de Zizers et le Musée d'art et d'histoire

    Le 27 avril, jour de la sainte Zita me donne l'occasion d'évoquer  le souvenir de la dernière impératrice d'Autriche, Zita de Bourbon-Parme et aussi de rappeler l'histoire du mobilier et des boiseries du château de Zizers  que l'on peut admirer au Musée d'art et d'histoire. Le 29 janvier 1917, le mari de Zita, l'empereur  d'Autriche Charles 1er tente une manoeuvre diplomatique aussi délicate qu'audacieuse. Se rendant compte que la situation de l'Empire austro-hongrois est désastreuse,  il prend l'initiative d'une négociation de paix secrète avec l'Entente, par l'entremise de la famille de sa femme, soit ses beaux-frères Sixte et François-Xavier de Bourbon-Parme qui servent  dans les armées alliées. Les deux princes  jouent les intermédiaires dans le plus grand secret.  En raison de l'intransigeance du président français Raymond Poincaré, la tentative de Charles échoue. La France rend l'affaire publique, ce qui suscite la colère  noire de l'allié de Charles, l'empereur d'Allemagne Guillaume II qui crie à la trahison. Le jeune empereur d'Autriche se trouve dans une situation intenable. Après la chute de l'empire, l'exil et  la mort de Charles à Madère en avril 1922, une longue période d'errance commence pour l'ex impératrice Zita qui la conduit finalement en 1959 à Zizers, dans les Grisons où l'évêque de Coire lui offre l'hospitalité à l'hospice du château. Elle va y résider  jusqu'à son décès à l'âge de 96 ans le 14 mars 1989.  Les Genevois qui ont visité  notre bon vieux Musée d'art et d'histoire y ont probablement admiré les belles boiseries du château de Zizers.  Un bâtiment qui avait  appartenu à la famille de Salis jusqu'en 1897. Une fondation catholique l'avait racheté pour le transformer en hospice. Précisément celui  qui fut le dernier refuge de l'ex-impératrice Zita. La transformation  du château ayant entraîné  la vente du mobilier et de la décoration, plusieurs éléments furent achetés par la Société auxiliaire du Musée d'art et d'histoire et prirent ainsi le chemin de Genève. 
     
    Claude Bonard
     
     
    Sources :  https://www.lemonde.fr/archives/article/1989/03/16/l-ancienne-imperatrice-zita-l-inspiratrice-d-une-negociation-manquee_4108004_1819218.html
     
    https://collections.geneve.ch/mah/oeuvre/boiseries-5-plafond-deux-portes-trois-fenetres/ad-3099Zita wikipedia.jpeg
     

  • 26 avril 1945 - douane de Vallorbe côté France

    26 avril 1945 - douane de Vallorbe côté France : Le général Koenig au Maréchal Philippe Pétain : « Je regrette, Monsieur le Maréchal. Veuillez me suivre, vous êtes mon prisonnier. »
     
    Remontons le fil de l'histoire. Le maréchal Pétain entré en Suisse le 24 avril 1945 en provenance du château de Zeil à Leutkirch im Allgäu n'allait pas rester longtemps sur notre territoire. Le 26 avril 1945 à 19h00 le Maréchal franchit à nouveau la frontière à Vallorbe, mais cette fois-ci, pour se retrouver en France. Une fois sur le territoire national, il descend de sa voiture et se découvre pour saluer le détachement militaire qui l'attend. Les militaires ne réagissent pas et restent l'arme au pied. Le général Pierre-Marie Koenig, héros de Bir-Hakeim l'accueille et fait le salut militaire mais refuse la main que Pétain lui tend. König lui dit : « Je regrette, Monsieur le Maréchal. Veuillez me suivre, vous êtes mon prisonnier. » Je cite ici cet extrait bien documenté de Wikipedia qui s'appuie sur les sources que je fais figurer en pied d'article : “Pétain et ses accompagnateurs arrivent au poste-frontière de Sankt Margrethen ( canton de Saint-Gall) le lendemain, 24 avril, jour du anniversaire du maréchal, à 10 heures du matin. Ils y sont très bien accueillis, avec fleurs et chocolats. Les formalités douanières durent environ une heure et les autorités suisses font signer au maréchal un document l'assignant à résidence jusqu'à ce que les autorités françaises acceptent son retour. Passent alors la frontière, dans quatre voitures, Pétain et son épouse, le général Debeney, l'amiral Bléhaut et huit officiers et membres du personnel dont les gardes du corps du maréchal et son valet de chambre. ( … ) Walter Stucki, ancien Ministre de Suisse à Vichy et désormais chargé des affaires étrangères au département politique fédéral, vient lui rendre visite le lendemain. Après cet entretien, il donne des ordres pour que Pétain et sa suite puissent se rendre à Vallorbe de manière la plus directe et la plus discrète possible, afin de lui éviter les journalistes. Le lendemain, à 9 heures du matin, le convoi reprend la route, avec une escorte suisse. ( … ). Le convoi arrive à 16 h45 à Vallorbe où Pétain peut se reposer un moment dans la gare. Il demande à son escorte suisse de se renseigner pour savoir ce qu'il se passe du côté français. Celle-ci lui rapporte alors que la route entre le poste-frontière et Les Hôpitaux-Neufs, où un train l'attend, est gardée par 150 soldats armés, car les autorités françaises craignent que le maréchal se fasse huer voire tirer dessus par des FFI. Un fonctionnaire français vient à Vallorbe s'entretenir avec Madame Pétain. N'étant pas, elle, sous le coup d'un mandat d'arrestation, il voulait avoir confirmation qu'elle souhaitait bien suivre son mari et être internée avec lui. Dès l'arrivée de Pétain en Suisse, l'ambassadeur de la Confédération à Paris, Karl Burkhardt, s'était présenté devant le général de Gaulle pour l'informer officiellement de la présence du maréchal sur le territoire de la Confédération et de son souhait de revenir en France. Burkhardt désirait aussi savoir ce que les autorités françaises comptaient faire. De Gaulle indiqua que le gouvernement français n'était nullement pressé, il proposa même au représentant suisse de fournir personnel et documentation à Pétain pour qu'il puisse rédiger, depuis la Suisse, la justification de son attitude depuis 1940, proposition que Pétain refusa y voyant une manœuvre de De Gaulle. L'attitude du général sur le devenir du maréchal n'était pas nouvelle. Claude Mauriac, qui fut son secrétaire particulier, rapporta qu'interrogé en septembre 1944 sur ce qu'il ferait de Pétain, de Gaulle répondit “ Et que voulez-vous que j'en fasse ? Je lui assignerai une résidence quelque part dans le Midi et il attendra que la mort vienne l'y prendre”.
    Le général de Gaulle avait mandaté l'un de ses fidèles, le général Pierre Kœnig, alors gouverneur militaire de Paris, pour arrêter Pétain dès qu'il se présenterait à la frontière française et le transférer à Paris. Ce même Koenig qui avait été condamné à mort, par contumace, par le Gouvernement de Vichy, le 3 décembre 1941, par le Tribunal militaire d'Oran et qui commanda en 1942 les forces françaises libres (FFL) à Bir Hakeim puis lors de la seconde bataille d'El Alamein. En mars 1944, Koenig fut nommé Délégué du Gouvernement provisoire de la République auprès du Commandant suprême interallié, et, en même temps, commandant supérieur des Forces françaises en Grande-Bretagne et commandant des Forces françaises de l'intérieur (FFI). Promu général de corps d'armée le 28 juin 1944, il fut nommé Gouverneur militaire de Paris le 25 août 1944.
     
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    - Photo de Philippe Pétain et de son épouse dans leur voiture lors de leur passage en Suisse le 24 avril 1945, signée D. Meier, publiée dans le volume III ( 1946) de La Suisse en armes, trois volumes, Morat, éditions patriotiques. (d.r.)
    - Portrait du général Koenig : rhin-et-danube.fr ( d.r.)
     
    Compilation  : Brissaud André, Pétain à Sigmaringen : (1944-1945), Paris, Librairie académique Perrin, 1966.
    Decaux Alain, Morts pour Vichy, Paris, Perrin, 1995.
    Lormier Dominique, Koenig, l'homme de Bir Hakeim, Paris, éd du Toucan, 2012.
    Lottman Herbert R. : Pétain, Paris, Éditions du Seuil, 1984.
    Rousso Henri, Pétain et la fin de la collaboration : Sigmaringen, 1944-1945, Paris, 1954.
    Lire aussi :
    Passé simple, No de janvier 2020 - Gilles Simond, balade autour de Vallorbe.
    Le Groignec Jacques : Pétain et de Gaulle, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1998.

  • 26 avril 1859, une funeste décision qui conduira à Solférino et Villafranca

    Le 26 avril 1859, le jeune empereur d'Autriche François-Joseph prend une décision précipitée et déclare la guerre au Piémont sans même prendre le temps de mobiliser totalement ses armées. En effet, sûr du soutien prussien, l'empereur s'attend à une campagne facile. Mais Berlin trop content d'affaiblir son rival autrichien ne bouge pas et la guerre tourne au désastre. Le 4 juin, l'armée franco-piémontaise bat les Autrichiens à Magenta. Après cet échec, l'empereur prend en personne le commandement de ses armées mais doit évacuer Milan tandis que la révolution gagne toute l'Italie. Le 24 juin François-Joseph est battu à Solférino. Après avoir sollicité sans succès une intervention prussienne, il doit prendre contact avec Napoléon III pour négocier. Le 11 juillet, les deux hommes se rencontrent à Villafranca et signent un armistice. En novembre, la paix  est signée à Zurich. L'Autriche parvient à limiter les dégâts. Elle cède la Lombardie à la France qui la rétrocède au Piémont. Elle conserve toutefois la Vénétie ainsi que les forteresses de Mantoue et Peschiera. Ce répit sera de courte durée. En 1860, l’empire subit encore de graves déconvenues. L’Autriche ne peut qu'assister impuissante à l’établissement du Royaume d’Italie le 17 mars 1861. Un désastre en appelant un autre, dépassées par la modernité de l'armée prussienne, les troupes autrichiennes seront écrasées à la bataille de Sadowa, en Bohême, le 3 juillet 1866. François-Joseph sera alors contraint de demander la paix, conclue par les traités de Prague et de Vienne. L'Italie y gagnera la Vénétie. La Confédération allemande laissera place à une Confédération de l'Allemagne du Nord, dirigée par le Royaume de Prusse.  Bismarck a réussi son coup et l'Autriche se retrouve désormais  définitivement neutralisée en Allemagne. Pour l'empire des Habsbourg, ce sera le temps des déconvenues et de sa lente agonie.Villafranca 1.jpeg
     
    Claude Bonard
     
     
    Sources  : Allmeyer-Beck/Lessing Die K.(u.)K.-Armee 1848-1914, Wien, Bertelsmann, 1974 et  Wikipedia.
    Illustration histoiredefrance.fr (d.r.) : la rencontre de François-Joseph battu et de Napoléon III à Villafranca.